Les effets spéciaux (2/4) : Hollywood des années 30, le premier âge d’or

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King Kong, affiche de 1933

Cette ressource fait partie du dossier Effets spéciaux : de Méliès à Gravity.

Elle est extraite de la conférence de Réjane Hamus-Vallée et présente un rapide panorama du Hollywood des années 30 comme premier âge d’or des effets spéciaux. Comment l’industrie du cinéma s’empare-t-elle d’une technologie pour inventer un genre nouveau à ce moment là ? Il est aussi question de la naissance du fantastique avec un focus sur King Kong, un des premiers monstres du cinéma.

Lors du Préac cinéma de mars 2019, nous avons invité Réjane Hamus –Vallée. Maîtresse de conférences à l’université d’Évry-Val-d’Essonne/Paris-Saclay, Centre Pierre Naville, elle dirige le Master « Image et société ». Ses travaux portent sur les effets spéciaux, les nouvelles technologies de l’image, les métiers du cinéma et de l’audiovisuel, et la sociologie visuelle et filmique. À l’occasion sa conférence à l’Institut Lumière de Lyon, elle aborde le premier âge d’or des effets spéciaux.

Quand l’industrie du cinéma investit un genre

La création de départements spécialisés

Durant les années 30, Hollywood connaît l’arrivée de nombreux artistes du cinéma allemand qui quittent leur pays lors de la montée du nazisme. Ces grands experts – tel Eugène Schuftan – apportent leur esthétique expressionniste et leur remarquable savoir-faire. Les studios américains travaillent à présent par départements sur un modèle pyramidal. S’élabore alors une hyperspécialisation par technique (peinture sur verre, maquettes, effets optiques en laboratoire, stop-motion). Sur le modèle du taylorisme, chaque département ne se consacre qu’à une tâche et possède sa propre équipe de tournage et de montage. Cette spécialisation permet l’excellence des rendus et une forte productivité. Ces départements permanents ne cessent d’expérimenter : ce sont des laboratoires qui testent de nouvelles matières, de nouveaux outils.

La systématisation du tournage en studio et l’essor du cinéma fantastique

L’essor du cinéma parlant apporte de nouvelles contraintes lors des tournages. Pour bien entendre l’acteur, il faut désormais filmer en studio avec du matériel lourd que l’on doit insonoriser. La crise économique puis l’entrée en guerre obligent aussi à centraliser les tournages en studio (avec quelques petites équipes pour des « pelures » de plans extérieurs) ce qui permet un contrôle économique et esthétique complet. On systématise les effets de transparence pour faire croire aux scènes en extérieur.

La mode est aussi à l’adaptation des grandes figures fantastiques littéraires du XIVe siècle qui produit de grands chefs-d’œuvre : les productions de la Universal comme Dracula (1931) de Tod Browning, Frankenstein (1931) et L’homme invisible (1933) de James Whale… Les effets spéciaux sont désormais associés à une esthétique et une narration équilibrée.

La découverte de L’homme invisible, James Whale, 1933. Extrait :

 

Le cas King Kong

Merian Caldwell Cooper et Ernest Beaumont Schoedsack, 1933.

Kong combat un T-Rex. Extrait :

Kong n’arrive que tardivement dans l’histoire car le film à « effets » a besoin de moments faibles pour préparer les moments spectaculaires et exacerber l’envie de voir la créature. En plus de la grande précision technique du film, c’est le travail sur l’empathie qui compte ici. Willis O’Brien, le superviseur des effets spéciaux, utilise la connaissance et l’expérience vécue du spectateur pour crédibiliser la scène à travers une série de « détails authentifiants ». Par exemple, les oiseaux qui s’envolent face au danger permettent de donner une échelle de la taille de Kong ou les détails des mouvements-réflexes du dinosaure mourant attestent de sa vitalité. Enfin, l’idée de mettre des humains dans le même plan que les créatures permet de renforcer la véracité de la situation. Pour O’Brien et son équipe, il faut donc toujours trouver le détail qui va crédibiliser la scène et gommer la cause technique.

La créature Kong est un habile alliage de caractéristiques humaines (il semble boxer ou faire du judo, jouer à la manière d’un enfant) et animales. On remarque l’importance des plans larges pour valoriser les expressions corporelles. Les poils de la marionnette de Kong semblent bouger en permanence : ce sont les marques de doigts de Willis O’Brien qui manipule la figurine lors des prises de vues pour la stop-motion. Ce « défaut » donne finalement plus de sauvagerie à la créature.

L’ensemble est aussi renforcé par les remarquables effets sonores utilisés (la gueule du dinosaure craque lorsque Kong la brise).

À propos de Willis O’Brien et de la technique de la stop-motion (à partir de 2’05, English). Extrait :

 

Crise

Au début des années 50, le cinéma connaît une crise mondiale. En plus de l’arrivée de la télévision dans les foyers, la loi Paramount de 1948 oblige les studios à ne plus avoir le monopole vertical des films (de la production à la distribution). Les évolutions techniques permettent de délocaliser les tournages pour un moindre coût : les nouvelles caméras avec son portatif permettent plus de tournages en extérieur. Les films ont donc moins besoin d’effets pour donner l’illusion de la réalité en studio. Pour contrer cette crise, on assiste à une course au spectaculaire avec le cinémascope, le relief, les écrans larges, la couleur : les créateurs d’effets vont devoir redéfinir leurs pratiques selon de nouvelles normes technologiques et la nouvelle sensibilité des spectateurs.

Le système se délite alors en de multiples entités et les studios ferment leurs départements spécialisés lors de liquidations massives entre 1950 et 1960. Désormais, on embauche des structures et sociétés freelance sur des projets ponctuels et les effets spéciaux deviennent un coût réel à estimer avant le tournage du film.

L’AUTEUR
Alban Jamin est enseignant de cinéma. Il est rattaché à la Délégation Académique Arts et Culture (DAAC) de l’académie de Lyon. Il coordonne le Pôle de Ressources pour l’Éducation Artistique et Culturelle « Cinéma » (PRÉAC Cinéma).