Danses savantes et danses populaires (4/4) : les danses populaires, une source d’inspiration pour les chorégraphes contemporains

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Cet article fait partie du dossier Danses savantes et danses populaires : héritages, croisements, remix.

Danse savante et danse populaire ont longtemps été considérées comme deux univers séparés. Au cours de la dernière décennie, de nombreux chorégraphes ont puisé leur inspiration dans des danses folkloriques, traditionnelles et dans des danses de club, s’emparant librement de ces matériaux et de certains de leurs fondamentaux pour des créations aux écritures singulières.

Le PREAC a créé une vidéo conférence en s’appuyant sur des extraits d’œuvres disponibles sur Numeridanse. Ce document accompagne cette playlist.

Publics concernés

Adultes (secteur éducation) :

  • formateurs EPS, EAC de la maternelle à l’université ;
  • personnes ressources sensibilisées à la danse ;
  • enseignants de toutes matières sensibilisés à la danse.

Adultes (secteur culture) :

  • artistes engagés dans la transmission ;
  • médiateurs des structures culturelles sensibilisés à la danse.

Niveaux

Adaptable au cycle 3, lycée, enseignement supérieur.

Disciplines

Lettres, HG EMC, projet d’EAC pluridisciplinaires.

Compétences développées

  • Acquérir des repères pour se situer dans l’espace et dans le temps.
  • Cultiver sa sensibilité, sa curiosité et son plaisir à rencontrer des œuvres.
  • Exprimer une émotion esthétique et un jugement critique.
  • S’approprier et utiliser un vocabulaire approprié au domaine artistique.
  • Mobiliser des savoirs au service de la compréhension de l’œuvre.
  • Mettre en lien sa pratique avec des œuvres.

En Occident, on a longtemps séparé les danses populaires, traditionnelles ou folkloriques de la danse qu’on dit savante, celle qui est chorégraphiée, écrite, dansée le plus souvent sur des scènes dans les théâtres.

C’est d’abord l’Église, au XIIe siècle, qui distingue la danse licite, aux gestes maîtrisés, des danses extraverties, jugées indécentes. Puis, dès le XVe siècle en Italie, la danse fait l’objet de traités pour accéder au rang d’art chorégraphique. Dans les cours princières françaises et italiennes, les nobles, courtisans et gentilshommes s’adonnent à la « danse mesurée ». Il s’agit de danses populaires et villageoises ralenties et d’apparence plus solennelle. En 1725, dans Le Maître à danser, Pierre Rameau rappelle que « la grande partie des pas est tirée des danses en usage dans nos provinces auxquels nous avons donné toute la propreté que l’art permet ». Cette « belle danse », ancêtre de la danse classique, s’est construite sur un large répertoire de pas et de danses que l’on considère comme traditionnelles : la gavotte, le menuet, la passacaille, la bourrée, etc.

On trouve d’ailleurs des traces de ces origines populaires dans le vocabulaire de la danse classique : le pas de bourrée (emprunté aux danses d’Auvergne), le pas de basque, le saut de basque, le pas de Mazurka, le pas de valse.

La danse savante est donc celle qu’il faut apprendre pour avoir le privilège de monter sur scène. Au point que « danser » et « savoir danser » désignent encore de nos jours deux activités différentes : la danse populaire, pratiquée par tous, et la danse savante, réservée aux seuls professionnels.

Dès sa naissance, la danse contemporaine a répercuté ce clivage, certains chorégraphes allant puiser dans le fonds populaire pour se rapprocher d’un public plus large. D’autres mettent en jeu des processus de composition de plus en plus complexes, faisant de la danse, selon le mot de Cunningham, un « mouvement de pensée ».

Toutefois, depuis peu, cette opposition radicale semble s’atténuer et certains chorégraphes d’aujourd’hui joignent le savant au populaire pour inventer une nouvelle forme de danses en puisant leur inspiration dans les danses de club et de bal ainsi que dans les danses populaires et traditionnelles.

Nous avons choisi quelques pièces de la dernière décennie qui illustrent cette tendance.

Badke, de Koen Augustijnen, Rosalba Torres Guerrero, Hildegard De Vuyst, KVS/les ballets C de la B & AM Quattan Foundation, créé en 2013.

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Le titre, Badke, est une inversion de la Dabke, nom d’une danse folklorique, pratiquée notamment dans les mariages et fêtes populaires au Liban, en Syrie, en Palestine, etc. Le terme signifie « coup de pied » en français. Elle s’affirme, tout au long de la pièce, comme une danse festive, puisant dans sa tradition une énergie constante. Mais la pièce se tisse aussi de danses d’horizons et d’époques variés, mêlant la danse contemporaine à la danse africaine, se teintant de hip-hop, de capoeira, empruntant même aux arts du cirque.

Ce travail est issu d’une collaboration entre les chorégraphes Koen Augustijnen et Rosalba Torres Guerrero des ballets C de la B à Gand, la dramaturge Hildegard De Vuyst de KVS à Bruxelles et la A.M. Qattan Foundation à Ramallah : il s’agit bien d’une création où l’échange et le collectif prennent tout leur sens. Les dix performers palestiniens, quatre femmes et six hommes, affirment ainsi avec force l’importance de la rencontre et revendiquent, à travers leur danse elle-même, une liberté et une ouverture qui n’ignorent pas pourtant difficultés et menaces. La résistance qui émane de toute la pièce est portée, envers et contre tout, par une solidarité et une énergie communicatives. «  Badke est plus que de la danse » affirme Hildegard De Vuyst.

D’après une histoire vraie, Christian Rizzo, créé en 2013.

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« En 2004, à Istanbul. À quelques minutes de la fin d’un spectacle auquel j’assiste, surgit comme de nulle part une bande d’hommes qui exécute une danse folklorique très courte et disparaît aussitôt. Une émotion profonde, presque archaïque, m’envahit. Était-ce leur danse ou le vide laissé par leur disparition qui m’a bouleversé ?

Accompagné de huit danseurs et de deux musiciens, je cherche un espace où le mouvement et sa relation à la musique se jouent des catégories ‟populairesˮ et ‟contemporainesˮ. J’imagine une danse prenant appui sur des souvenirs de pratiques folkloriques qui viendraient frictionner avec mon goût pour la chute et le toucher, permettant à chacun de tenir grâce à la présence de l’autre, à son contact immédiat. L’observation factuelle et décontextualisée des mouvements et systèmes de composition souvent communs entre plusieurs danses (plus particulièrement masculines et méditerranéennes) m’offre le terrain idéal pour questionner à nouveau les notions de communauté.  Comment faire groupe à un moment donné ? Être ensemble, pour une forme n’appartenant à aucun territoire ou groupe déterminé, penser une danse collégiale qui creuse le sol en même temps qu’elle cherche l’élévation. » (Christian Rizzo)

Bit, Maguy Marin, créé en 2014.

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Au centre de cette pièce : la question du rythme. Comment la forme advient par le rythme et comment accorder les rythmes des uns et des autres pour vivre ensemble. On voit apparaître un motif récurrent tout au long de la pièce, le « plus archaïque, sans doute, des systèmes chorégraphiques : la ronde ou la chaîne, appelée aussi farandole au sud de la Loire, Sirtaki ou Sardane ailleurs. Si ancienne, que l’on en retrouve les motifs de base sur les parois de grottes datant de plus de 10 000 ans.  Rien d’étonnant puisqu’’il s’agit ici de décrire la condition humaine dans ce qu’elle a sans doute de plus radical, de plus immémorial, soit l’être ensemble, avec ses ombres et ses lumières, ses beautés et ses débordements. » (Agnès Izrine). « La seule question qui vaille, confirme Maguy Marin, c’est comment produire de la musicalité entre nous. Comment les rythmes individuels singuliers peuvent s’articuler avec le rythme des autres, pour créer quelque chose qui ouvre un partage possible. »

FOLK-S, Will you still love me tomorrow ?, Alessandro Sciarroni, créé en 2013.

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Alessandro Sciarroni, artiste italien, travaille dans le domaine des arts performatifs. Dans cette pièce, il revisite  une danse tyrolienne et bavaroise, le Schuhplatter, et la conjugue avec un marathon de danse. Sciarroni a négocié avec les porteurs de cette tradition pour apprendre cette danse d’hommes, qui était à l’origine, au milieu du XIXe siècle, une parade de séduction (ce qui était loin d’apparaître comme évident d’autant plus que l’un des interprètes est une femme). À partir d’une séquence rythmique obsédante, indéfiniment répétée, l’espace se redessine : des soli, des duos émergent suivant leur propre logique, et le groupe se transforme comme une matière organique qui toujours se reforme. Des univers musicaux très divers viennent aussi percuter cette même matière. Le folklore et le populaire, séparés de leur matrice acoustique originale, semblent se battre l’un contre l’autre jusqu’à fusionner avec la condition contemporaine, en luttant perpétuellement pour leur survie.  Une recherche de l’éreintement, des limites de l’endurance évoquent aussi une volonté de repousser les limites de la liberté. Le spectateur, sollicité et déstabilisé, ne sait plus à la fin s’il doit rester ou quitter la salle pour mettre fin à ce rituel.

Waxtaan, Germaine Acogny, Patrick Acogny, créé en 2007.

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« Waxtaan » est un mot wolof qui signifie « palabre », « discussion ». Cette pièce est basée sur les danses traditionnelles de plusieurs pays africains. La compagnie met en valeur leurs incroyables richesses gestuelles et rythmiques et pose un regard neuf sur ces danses dont les images habituelles sont celles de folklores populaires. La relecture de ces danses traditionnelles est contemporaine, ainsi que les outils chorégraphiques mis en œuvre pour leur reconstruction et leur recomposition. L’originalité de l’œuvre ne repose pas uniquement sur le traitement des danses traditionnelles. Elle porte également un regard critique sur les hommes qui nous dirigent. Les danseurs, en effet, parodient les chefs d’états, les ministres, les politiciens, les hommes de pouvoir. Ils les interpellent par la danse afin que les choses puissent vraiment changer et que la situation économique, sociale et culturelle cesse de se dégrader.

Folks, Yuval Pick, créé en 2012 (hors de la playlist Numeridanse)

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Yuval Pick est le directeur du Centre chorégraphique national de Rillieux-la-Pape depuis août 2011. Une question affleure dans tout son travail de chorégraphe : « Comment œuvrer ensemble ? » Yuval Pick  est d’origine israëlienne, il a découvert la danse par la pratique des danses collectives folkloriques qui sont un élément essentiel de la construction de l’État d’Israël. Ces danses israéliennes contiennent une dimension de plaisir – celle de danser ensemble –  une dynamique entraînant l’individu dans un groupe. Or l’être ensemble n’est-il pas toujours matière à négociation ? Le cercle peut soutenir un individu comme il peut l’avaler, le dissoudre. C’est toute la question de la cohésion qu’il faut repenser. En 2012, Folks aborde cette problématique.

« Les danses populaires contiennent des valeurs et des positionnements essentiels qui concernent notre rapport à l’espace commun. Dans mon travail de création j’utilise les éléments fondamentaux qui résident dans ces danses : organisation et trajectoires spatiales, l’espace entre, les rythmes, le contact, la notion d’unisson, pour questionner les relations entre collectif et individu. » Yuval Pick.

À partir des œuvres évoquées, qui revisitent les danses traditionnelles, on peut dégager des traits communs : transe, exaltation dans le geste, plaisir de vibrer ensemble, être ensemble, danser ensemble, en rythme, célébrer, partager, exulter par le mouvement. Cela va se traduire par le recours à des éléments formels récurrents : ronde, farandoles, alignements, chaines.

L’inspiration récente apportée par les danses de club, de boîtes de nuit, ajoute le sur-place, le mouvement continu, répétitif, l’enlacement.

EN COMPLÉMENT DE CETTE RESSOURCE

Numeridanse

Une vidéo de l’exposition « Corps rebelles » : Danse savante – danse populaire 

Espace Thémas

L’AUTEURE

Anouk Médard est professeure d’EPS, chargée de mission Danse et Arts du cirque à la DAAC de Lyon, coordinatrice du PREAC Danse et Arts du mouvement Auvergne Rhône-Alpes.